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On Refait les Courses
On refait les courses du 17 juillet 2019
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Edito

Où je retrouve un texte écrit il y a plus de 30 ans…

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Publié le par

Il y a quelques jours, en cherchant des papiers administratifs qui m’étaient réclamés et qu’il me semblait bien avoir égaré, en désespoir de cause, je suis allé fouiller dans une malle en osier, dans le grenier, censée contenir tout un tas de trucs…

Effectivement, j’ai remis la main sur les justificatifs exigés, mais aussi sur de vieilles photos, avec mon Père, avec Freddy (Head), Yves (Saint-Martin), Robert Raynal, Idéal du Gazeau… Et sur des manuscrits, des textes qui ont été publiés, d’autres non, dont cette « nouvelle », qui m’avait valu une récompense…

Je l’ai relue, bien évidemment, et comme elle relate la vie d’un jockey et que rien, ou presque, n’a changé, je vous la livre, telle quelle. Elle s’intitulait « La dernière haie ». La voici :

« Tout défile très vite. Le paysage et mes souvenirs se fondent dans un étrange kaléidoscope. Je l’ai prise de trop loin, cette haie. Mon cheval s’est enlevé une demi-seconde trop tôt. »

« Nimbée d’un flou sucré, mon enfance, au milieu du gris pommelé des percherons surgit du fond de ma mémoire. Je sens encore le parfum des dimanches après-midi, dans la chaleur moelleuse de la ferme angevine. Les odeurs du pot-au-feu familial, du café brûlant et du tabac brun de mon père se mélangent et me reviennent comme une bouffée de jouvence.

Après le déjeuner, l’œil égayé par la bonne bouteille que lui accorde le jour du Seigneur, mon père disparaît dans son profond fauteuil sans âge, pour mieux pénétrer dans le récepteur de télévision. Je m’assois sur les gros genoux paternels et je fais partie du voyage. C’est l’heure. L’heure bénite du sacro-saint tiercé, aussi religieusement suivi que la messe du matin Pascal. Et, comme pour papa, la magie noire et blanche de notre vieux poste opère : je suis envoûté de la tête au pied. Les pur-sang se mettent à couler dans mon sang paysan et les casaques de soie pie, sur l’écran neigeux, déclenchent en moi une passion dévorante. Ma décision est prise, irrévocablement : je deviendrai jockey… »

« Le saut va être trop court. J’encourage mon compagnon d’infortune de la voix et d’un claquement de langue, dans son effort éperdu pour s’allonger, étirer ses muscles noués et se rétablir. »

« J’ai déjà quatorze ans, et l’idée ne m’a jamais quitté. J’entre de plain-pied dans mon rêve : l’apprentissage. L’apprentissage de la vie et d’un métier à la fois, loin des siens et de tout ce que l’on aime. Adopter les chevaux comme famille de remplacement.

Je franchis le pont de Maisons-Laffitte. Le château m’ouvre ses ailes majestueuses, comme un père accueillant son fils prodigue. Il est si beau qu’il me fait oublier le léger malaise qui m’étreint. Le chagrin légitime de quitter ses parents lutte contre la joie presque hors la loi de mordre à pleine dents la carrière que je veux embrasser avidement.

La chaude ambiance de l’A.F.A.J.D.H.E. – l’Association pour la Formation des Apprentis Jockeys, Drivers et Hommes d’Ecurie – et mes rapides progrès à cheval me donnent des ambitions à la hauteur de cette fabuleuse demeure de roi. Dans mes lettres, j’essaye de tout faire partager à Papa. Les galops du petit matin, sur la piste de Fromainville, quand les arbres sont encore maquillés de brume, quand le souffle des chevaux participe au brouillard ambiant qui masque un morceau de ciel à peine fardé de bleu. L’impression enivrante de respirer, dans cet immense Parc de Maisons-Laffitte et la blondeur ombragée de ses allées cavalières, un air pur, et pourtant encore chargé des froids cristaux de l’aurore, que mes poumons vont éclater de bien être. Comme pour un autre mur (NDR : à l’époque, le mur de Berlin existait toujours…), tristement célèbre, derrière celui de Maisons-Laffitte se trouve le paradis. Le paradis des pur-sang. Les verts espaces, les haies et les obstacles des pistes de Penthièvre, le sable doré de celle de Lamballe. Privilège de l’harmonie totale et si rare entre les hommes, les chevaux, les arbres et le soleil. Pâle soleil d’hiver qui a du mal à réchauffer mes doigts gourds qui tiennent maladroitement ma première cigarette. Et ces petits-déjeuners dignes, à nos yeux d’adolescents, des Princes des Mille et une Nuits : chocolats et tartines de rillettes du Mans, dans l’odeur aillée du plat du jour que mitonne avec amour la patronne du Pavillon Bleu, bistrot glorieux où se font et défont les plus beaux rêves équestres, où l’on gagne sur le zinc les courses que l’on a perdues sur le gazon…

Je ne soigne pas les quatre chevaux dont je dois m’occuper quotidiennement. Je les bichonne, je les choie. Je nettoie les boxes et leur paille maculée comme s’il s’agissait de ma chambre. D’ailleurs, je m’endors souvent avec des galops chimériques dans la tête. Mes breeches et tous mes vêtements finissent par s’imprégner de l’odeur du crottin, mais je m’en fous, je veux devenir jockey… »

« Je tente de puiser en moi jusqu’à la dernière goutte de mon sens de l’équilibre, de concentrer en quelques secondes mes années d’expérience de cavalier, mais la chute semble inévitable… »

« Les années passent. J’entre au service de l’entraîneur chez qui j’ai fait mes premières classes, mes « travaux pratiques ». Je suis apprenti. J’ai 17 ans. L’an prochain, si tout va bien, je serai jeune jockey. Mon patron me conseille et comme je l’écoute attentivement, que je bois ses paroles et qu’il sent ma hâte de réussir, il me fait débuter en plat. Première course, première déception. Deuxième course, deuxième déception. Dix courses, vingt courses, mille déceptions, et puis ce jour inoubliable sur l’hippodrome de Maisons. Une épreuve en ligne droite. Oh ! Comme ces 2.000 mètres sont vraiment les plus longs du monde ! Il paraît que ceux de Newmarket sont tout aussi interminables… Je monte un athlétique et jeune bai brun. Ma sueur et sa sueur se mélangent dans un parfum subtilement trop âcre. En plein effort, cette odeur animale et virile agit comme un puissant stimulant. Les flans, qui se gonflent rythmiquement et qu’enserrent mes jambes, deviennent le prolongement de moi-même. Le cuir ciré de mes bottes devient ma deuxième peau. Je fais corps avec lui jusqu’à sentir sa douleur lorsque je sors ma cravache. Puis, en un seul instant, celui où le nez de mon cheval passe devant celui des autres, cette ligne fictive dans l’axe du poteau blanc à disque rouge, je touche du doigt et de l’esprit l’ivresse totale, l’exaltation à l’état pur. Explosion tous azimuts du mental et éclatement des muscles à demi tétanisés. La joie de la victoire me chavire. J’ai l’illusion de saisir le pourquoi de la vie, puisque la vie est magnifique, pleine de lumière et de couleurs vives, comme celles du peloton bigarré que je viens de dominer. J’embrasserais la terre entière pour qu’elle s’enflamme de la même allégresse. »

« Mon deuxième, mon troisième, mon vingtième, mon trentième, mon cinquantième succès. Le soixante-dixième, le plus important, vient avec le temps. Je ne bénéficie plus de la fameuse décharge due aux apprentis et aux jeunes jockeys, jusqu’à 25 ans. Pour le Code des Courses, je suis maintenant professionnel à part entière. Je dois lutter à armes égales avec Yves Saint-Martin et Freddy Head. J’ai pourtant bien du chemin à parcourir avant de me retrouver, simplement, dans leur sillage.

Je fête mes 21 ans, mais, jusqu’à aujourd’hui, je n’ai cessé de grandir et de forcir. Malgré régimes et privations continuelles, je commence à connaître de sérieux problèmes de poids. Si cela se poursuit, je ne pourrai bientôt plus monter en plat. Et les séances de sauna succèdent inlassablement aux séances de sauna, de plus en plus longues. Et cette eau trop lourde qui ne veut plus sortir de ces pores torturés, ma peau fatiguée qui refuse de laisser s’échapper ce trop de mon corps, cet excès de moi. La voie logique ressemble parfois à la voix de la raison : je dois bifurquer et devenir jockey d’obstacle.

J’entends encore ma mère me dire, sur un ton où se mêlent angoisse sourde et reproches rentrés : « Ce n’est pas un métier ça,  mon petit… », puis, regrettant aussitôt ses paroles douces amères comme si elle pensait m’avoir blessé, ajouter : « Mais s’il te rend heureux… »

Et il m’a rendu heureux, ce putain de métier.

Mon Grand Steeple-Chase de Paris, je le gagne à 42/1. Personne n’y croyait, sauf Papa et moi. Il a même touché le tiercé, le « vieux ». Il avait fait le « champ » de mon cheval. Ce pari lui a coûté une fortune, mais il voulait me prouver sa confiance, forcer la main de la chance. Le lendemain, il ne se souvenait même plus du nombre de bouteilles de Champagne que l’on a débouchées à la maison, pour célébrer ce que l’on considérait comme la plus belle embellie de ces dix années passées. Notre première et dernière cuite ensemble. Tous les amis, les vrais et les faux, étaient là. Quand on gagne, on se découvre tous les copains du monde. Martine riait aux éclats…

Et elle tombait bien, cette victoire surprise ; quinze jours plus tard, on devait se marier… Et on s’est marié. Et Martine est superbe. Elle resplendit dans sa longue robe blanche. Une tradition tant désirée qui, cependant, triche un peu : Martine attend déjà Stéphanie. Et, déjà, elle passe et repasse devant cette magnifique villa, aux baies vitrées gigantesques, avenue Eglé. C’est fou comme une petite pancarte « à vendre » peut faire rêver. Mais, pour l’instant, le rêve est inaccessible.

Papa ne connaîtra jamais notre petite fille. Il s’éteint l’automne suivant, le jour du Montgomery. Je finis dernier décollé et, pourtant, je n’en sais encore rien… »

« Je réalise soudain que tous les événements de ma vie sont liés aux courses, que toutes les dates gravées dans ma mémoire l’ont été par les sabots des chevaux. Les courses régissent mon existence et mon bonheur : Martine elle-même est fille d’entraîneur. Quand on met le doigt dans l’engrenage, on est happé tout entier. Le cheval veut tout, prend tout, et on lui doit tout si l’on désire être digne de lui… »

« Le petit appartement que nous achetons à crédit, j’en dois une bonne partie à des poulains et pouliches dont je peux encore citer le nom. Je revois, je revis chacune de mes victoires ? Mais les jours de spleen, relevant d’une chute qui fait frissonner le public moins que moi-même, je me dis que c’est la mort, qui nous fait crédit. Je n’éprouve aucune peur, pourtant. Et heureusement. Le jour où je tremblerai en enfilant mes étriers, j’arrêterai.
Pour Stéphanie, je ne suis pas un Papa comme les autres. Je m’absente toutes les fins de semaine, quand il n’y a pas d’école et, le dimanche, quand je pars pour la province ou pour Auteuil, elle pleure son chagrin de petite fille qui se croit abandonnée. Martine et elle ne m’accompagnent jamais. Stéphanie ne comprend pas pourquoi.

Aujourd’hui, elles sont présentes toutes les deux, justement, pour la première fois. »

Tout va très vite, mais le temps s’arrête. J’aperçois mon cheval, bien au-dessous de moi. Il est à terre. J’ai vu sa terrible culbute, comme filmée au ralenti. Moi, je suis dans les airs, suspendu par un fil invisible. Ma vie ne tient qu’à ce fil intangible. Impression d’éternité, sensation fugace comme la douceur d’un endormissement qui s’évanouit dès lors même qu’on en prend conscience, pour laisser place à un réveil, à un sursaut trop lucide.
Martine et Stéphanie me regardent. Je ne veux pas les décevoir. Je ne veux pas faire pleurer Stéphanie. Je ne veux pas que ses larmes se noient, avec celles de sa mère, dans la rivière des Tribunes, où dorment les rêves téméraires d’enfants émerveillés qui, dans la chaleur moelleuse d’une ferme angevi… »

Communiqué de presse

Le métier de jockey d’obstacle est l’un des plus beaux du monde mais aussi l’un des plus dangereux. Le sort nous l’a cruellement rappelé dimanche, à Auteuil, où, en sautant en tête la dernière haie du Prix Murat, le jockey S. Roblin a été victime d’un accident mortel. A sa famille péniblement éprouvée, nous présentons nos condoléances attristées.

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